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Interview 9 min de lecture

« Rendre la technologie utile au métier de chacun de mes clients »

L'équipe IE-Concept

Le média Capitaines est allé à la rencontre de Jérémy Vinet, fondateur d’IE-Concept, pour parler de la création du bureau d’études, du quotidien du métier et de ce qu’il refuse de sacrifier.

L’entretien publié est un format court. Nous reprenons ici la version longue, avec trois questions qui n’ont pas trouvé leur place dans l’article original : l’IA embarquée telle que nous la pratiquons, ce que l’IA a changé dans notre façon de travailler, et ce qui différencie une petite structure d’un grand bureau d’études.

Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de ton business ?

C’est d’abord une passion technique. Depuis toujours, j’ai besoin de comprendre comment les choses fonctionnent, de les ouvrir, de les faire marcher mieux. Ça ne m’a jamais quitté, et c’est encore ce qui me fait me lever le matin.

Mais en travaillant dans ce milieu, j’ai fait un constat qui m’a marqué : en France, le savoir-faire en électronique et en logiciel existe, il est même excellent — sauf qu’il reste largement enfermé dans les grands groupes. Il est très peu accessible à ceux qui en auraient pourtant le plus besoin.

Parce que dans le même temps, je voyais des TPE et des PME avec de très bonnes idées de produits. Des dirigeants qui connaissent leur métier mieux que personne, qui voient exactement ce qui manque sur leur marché… et qui renoncent. Pas parce que le projet est irréalisable, mais parce qu’ils sont persuadés que le sur-mesure n’est pas pour eux. Face aux tarifs et aux processus des grosses structures, ils se disent que ce n’est pas leur monde.

Et internaliser les compétences n’est pas une réponse non plus. Recruter à la fois un électronicien, un développeur embarqué et un développeur applicatif, ça n’a aucun sens pour une entreprise de vingt personnes qui a un seul produit à sortir. Le calcul ne tombe jamais juste.

C’est de là qu’est née IE-Concept, en 2017 : rendre la technologie accessible à ce tissu de TPE et de PME. L’idée, c’est qu’elles puissent s’appuyer sur des compétences transverses — de la carte électronique au logiciel embarqué jusqu’à l’application métier — sans avoir à les internaliser, et sans avoir à jongler entre trois prestataires qui se renvoient la balle. Le temps du projet, nous devenons leur bureau d’études.

Et concrètement, ça débloque des produits que ces entreprises n’imaginaient pas pouvoir développer, faute de moyens humains, techniques ou financiers. C’est ce moment-là que je préfère : quand un dirigeant réalise que son idée est faisable, et à un coût qui a du sens pour lui.

Qu’est-ce qui te passionne dans ton métier ?

Ne jamais m’ennuyer, très sincèrement.

Chaque client m’ouvre un métier que je ne connais pas. Un jour la viticulture, le lendemain le recyclage de menuiseries, la semaine suivante le stationnement ou le loisir indoor. À chaque fois, il faut tout reprendre à zéro : comprendre comment ils travaillent, ce qui les gêne au quotidien, ce qui casse, ce qui les fait perdre du temps. C’est pour ça qu’on va sur site avant de concevoir quoi que ce soit. On ne dessine pas la même solution pour une ligne de production qui tourne 24h/24 que pour un prototype de laboratoire.

Cette immersion, c’est vraiment le cœur du métier. Un cahier des charges ne dit jamais tout. Les vraies contraintes, on les découvre en regardant l’opérateur travailler : la poussière, les vibrations, les gants, le geste qu’il fait vingt fois par jour et qu’il ne pense même plus à mentionner.

Et puis il y a la veille, qui est l’autre moitié du plaisir. Les technologies bougent vite — les microcontrôleurs, les protocoles radio, et évidemment tout ce qui touche à l’intelligence artificielle embarquée. Rester à jour, ce n’est pas de la curiosité gratuite : c’est ce qui permet de proposer la solution vraiment adaptée. Pas la plus impressionnante, la plus juste. C’est une nuance à laquelle je tiens beaucoup.

Qu’est-ce qu’on sous-estime dans ton métier ?

Le fameux « il suffit de ».

À force de vulgariser pour se faire comprendre — et c’est nécessaire, on ne peut pas parler en jargon à un client — on finit par donner l’impression que tout est simple. Alors on entend souvent : « il suffit d’ajouter un capteur », « il suffit de rajouter un bouton », « il suffit de connecter la machine ».

Sauf que derrière ce « il suffit », il y a l’électronique, la mécanique, le logiciel embarqué, l’applicatif, l’intégration, puis la validation. Chaque brique doit tenir face aux autres. Un capteur en plus, c’est une alimentation à revoir, un budget consommation à recalculer, un bus qui se charge, du code à écrire, des cas d’erreur à traiter, parfois une contrainte de certification. Le temps réel n’est pas une option qu’on coche en fin de projet.

Et il y a la question du temps. Une étude complète, ce sont des mois de travail, pas une semaine. C’est probablement le point le plus difficile à faire comprendre, et c’est aussi celui qui compte le plus pour le client, parce que c’est ce qui conditionne son planning et son budget. Une grande partie de mon travail consiste finalement à rendre visible ce que masque un « il suffit ».

Qu’est-ce que tu refuses de sacrifier ?

Mon intégrité, et la qualité.

Sur l’intégrité : je préfère refuser un projet quand je vois qu’il ne sera pas rentable pour le client, plutôt que d’annoncer un prix d’appel volontairement bas pour décrocher l’affaire et rajouter des avenants ensuite. Ça se pratique, tout le monde le sait. Mais ça n’a aucun sens : le client se retrouve avec un produit qui ne tient pas son équation économique, et une relation qui commence par un malentendu. Je préfère dire non, quitte à perdre l’affaire. Une relation construite sur la confiance dure beaucoup plus longtemps qu’un bon de commande arraché.

Sur la qualité : je refuse l’idée qu’il faille choisir entre un produit bien conçu et un produit au bon prix. On peut aujourd’hui concevoir pour une fabrication à coût accessible tout en gardant un vrai niveau de qualité — à condition de se poser les bonnes questions dès le départ. Le choix et la pérennité des composants, les tolérances qu’on s’impose vraiment, l’architecture, la testabilité : c’est là que le coût se joue. Pas en rognant sur la conception, parce que ce qu’on économise à ce moment-là, on le repaye toujours au double en série ou en SAV.

L’IA est partout dans les discours. Chez vous, ça veut dire quoi concrètement ?

Pas celle à laquelle tout le monde pense. Quand on parle d’IA aujourd’hui, on imagine un chatbot dans un navigateur. Nous, on fait de l’edge AI : de l’intelligence artificielle qui tourne directement sur l’équipement, dans l’atelier, sans dépendance au cloud ni à Internet.

Et notre particularité, c’est qu’on ne se contente pas d’entraîner un modèle pour le poser sur du matériel du commerce. On conçoit nous-mêmes les cartes électroniques qui le font tourner. Notre caméra IEC-Cam, par exemple : 5 mégapixels, une puce NPU dédiée aux réseaux de neurones, un capteur de distance et un accéléromètre à l’intérieur, un écran et un anneau lumineux pour l’installer et la diagnostiquer sans PC. Moins de 400 grammes, deux connecteurs M12, et elle parle directement à l’automate en OPC UA ou en MQTT. Tout est traité dans la caméra : il n’y a plus de PC d’acquisition dans l’armoire.

La caméra IEC-Cam installée sur une machine : NPU embarqué, anneau lumineux de diagnostic et connecteurs M12

Sur le même principe, notre passerelle IEC-Automation embarque un NPU de 6 TOPS, agrège plusieurs automates de marques et de protocoles différents, et peut fusionner plusieurs flux caméras en une seule image pour prendre une décision.

La passerelle IEC-Automation : NPU 6 TOPS, entrées/sorties industrielles et agrégation multi-automates

Ce que ça donne concrètement ? Une caméra qui suit le bord d’une bobine de carbone au dixième de millimètre pour asservir le déroulage et arrêter de gâcher une matière qui coûte cher. Un système qui reconnaît les zones de vitre sur un cadre de menuiserie en fin de vie, quels que soient la couleur et le type de verre, pour automatiser une casse qui se faisait à la main. Ou encore une vision qui localise, compte et classe des objets sur une image haute résolution, en local, sans qu’aucune image ne sorte de l’usine.

Dans tous ces cas, la décision doit tomber en quelques millisecondes, à la cadence de la machine. Un aller-retour vers un serveur distant n’est pas envisageable : ni pour la latence, ni pour la fiabilité, ni pour la confidentialité des données du client, qui ne sortent jamais de chez lui. C’est ça, pour moi, l’IA vraiment utile : pas une démo impressionnante, mais un modèle frugal, taillé pour le matériel sur lequel il tourne, qui résout un problème que l’industriel a tous les jours depuis dix ans.

Et en interne, est-ce que l’IA a changé ta façon de travailler ?

Beaucoup, et pas là où on l’attend. On utilise les assistants type Claude au quotidien, et on fait tourner de nombreux modèles en local sur nos propres serveurs — pour garder la main sur nos données comme sur celles de nos clients.

Mais le gain le plus fort n’est pas dans la génération de code : il est dans la donnée d’entraînement. En vision industrielle, le vrai obstacle n’est jamais l’algorithme, c’est d’avoir assez d’exemples. Quand un défaut n’apparaît que trois fois par an sur une ligne, personne ne va vous fournir dix mille photos pour apprendre à le reconnaître. Alors on en génère, on augmente, on simule des cas que la machine n’a pas encore rencontrés. Ça nous permet d’entraîner des modèles frugaux avec beaucoup moins de matière première qu’avant, et beaucoup plus vite.

Ce qui, au fond, rejoint exactement la raison pour laquelle j’ai monté cette boîte : ça rend accessible à une PME un projet d’intelligence artificielle qui, il y a cinq ans, aurait demandé un budget de grand groupe.

Qu’est-ce qui te différencie d’un gros bureau d’études ?

La taille, justement. Chez nous, il n’y a pas de couche de gestion de projet entre le client et les gens qui conçoivent : il a un seul interlocuteur, qui connaît son dossier de bout en bout et qui met les mains dedans.

Surtout, on maîtrise toute la chaîne en interne : la carte électronique, le logiciel embarqué, l’application de supervision, et aujourd’hui les modèles d’IA. C’est rare, et ça a une conséquence très concrète. Quand un problème apparaît — et il en apparaît toujours — personne ne se renvoie la balle entre le fabricant de la carte, le développeur du firmware et l’éditeur du logiciel. On assume les choix technologiques, donc on assume les bugs. On les trouve beaucoup plus vite, aussi, parce qu’on sait où regarder.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on nous appelle souvent sur des projets déjà lancés ou bloqués. Une bonne partie de notre réputation s’est construite comme ça : reprendre un développement laissé en plan, ou qui bute sur une alimentation instable, un bruit parasite, un composant qui dérive avec la température. Ce n’est pas le genre de mission qu’on met en avant sur une plaquette, mais c’est souvent là qu’on est le plus utile.

En une phrase, qu’est-ce qui te motive ?

Découvrir un métier, et rendre la technologie utile pour lui.


L’entretien original est à lire sur Capitaines. Un projet d’électronique, de logiciel embarqué ou de vision industrielle à faire avancer ? Parlons-en.

Tags : Interview Bureau d'études Edge AI IA embarquée Entrepreneuriat

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